Un extrait de l'Impromptu citoyen

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

L'"Impromptu citoyen" est une commande d'amis lillois. Il s'agissait de raconter l'aventure que tente une équipe artistique de deux comédiens et un metteur en scène en Résidence dans une friche (on joue la complète à la mode). Je vous livre l'interview du comédien Aurélien après une journée difficile. Nous avons eu le projet l'an dernier, avec le Théâtre de Chartres et l'Espace Soutine de Lèves, de rassembler tous les interviews du texte pour en faire un spectacle que nous comptions intituler "Paroles d'acteurs" et que nous aurions joué dans les loges. Et puis le projet a été abandonné mais nous ne désespérons pas de le réaliser un jour. 

 

Resté seul Aurélien prépare son lit dans le canapé. Il s’y assied, retire ses chaussures. Fondu au noir. Dans le noir, en off.

 

La comédie des comédiens. Des comédiens perdus au cœur du monde. Robinson des corons. Un spectacle en train de se faire. Interview d’Aurélien.

 

Lumière. Aurélien est derrière la table, il boit un verre d’alcool. Il fume une cigarette.

 

Aurélien : Non je n’ai pas vraiment sommeil. Ça me fera du bien de parler. Tu vois c’est pas tant le spectacle en tant que tel qui me prend la tête mais tout ce cinéma qu’il crée autour. Moi, j’aime bien bouger, ne jamais rester au même endroit deux heures de suite. Là, on se la joue couvent. Si j’avais voulu être moine, j’aurai pas fait comédien.

 

Et puis ça fait une semaine que je n'ai pas baisé. Pour jouer, j’ai besoin de baiser. Tu comprends, lui, il nous la fait esprit pur. Tolérance. Acceptation de la différence fondamentale de l’autre. Voilà, moi, il faut que je baise pour faire du bon théâtre.

 

Le spectacle, ça ne m’inquiète pas trop. Au fond, je connais mal Thierry, je ne sais pas si il tient bien les rênes. C’est difficile avec un projet comme ça de faire la part des choses. Est-ce que ce grand élan créatif masque ou non une sécheresse artistique ? Tu vois ce que je veux dire. Parce que quand tu es comédien, tu tombes des fois sur des metteurs en scène… Il y a vraiment de quoi leur foutre un pain dans la gueule. Ils te promènent, infoutus qu’ils sont de savoir précisément ce qu’ils veulent, et c’est toujours la faute des acteurs s’ils chient une pauvre merde. C’est typiquement le style de mecs qui se la jouent le soir de la première. Ils ont terriblement souffert, ils ont essayé tout ce qu’ils ont pu, mais vraiment les comédiens étaient total nazebrok.

 

Tu as les metteurs en scène qui ne sont intéressés que par le pouvoir, et qui te terrorisent sous prétexte qu’ils te refilent les cachetons qui te manquent pour les ASSEDIC. Toi, tu te fermes la gueule, parce qu’effectivement on est les malheureuses victimes d’un système dans lequel on finit par ne plus savoir si on est gagnant ou perdant.

 

Tu as les amoureux du vivarium. J’appelle ça comme ça. Ceux-là ils prennent les acteurs pour des souris de labo qu’on ballade d’expérimentation en expérimentation. Il y aurait peut-être un peu de ça dans notre truc.

 

Et puis tu as les modes à subir, parce que ton metteur en scène court après les subventions, et que les subventions, elles tombent plus facile dans les poches des mecs qui flairent le moment que dans celles des autres. Les modes ça change souvent. Autrement ça serait plus la mode. Depuis un temps, c’est l’acteur à poils. L’année dernière, je me suis appuyé un texte contemporain ultra hard, tu vois, ambiance trash, je suis resté dix minutes les couilles à l’air. Et pourquoi ? Toujours la même tambouille, la course aux cachetons qui t’amèneront aux 507 heures pour lesquelles tu dis merci en baissant ton slip.

 

Remarque je me plains pas, on m’a pas forcé à devenir acteur. Tu parles, mon vieux bossait en usine. Quand je lui ai dit que je voulais devenir acteur… En fait rien. Il a levé la main pour me la foutre sur la gueule, ambiance jamais de la vie, là-dedans c’est tous des pédés, et puis la main, elle est retombée toute seule. Il a rien dit ; il était plus ouvrier quand je suis devenu acteur, il était chômeur.

 

Mon vieux, c’est un laissé pour compte de la France qui gagne. Lui, il a tout perdu quand sa boîte a fermé. Par ici la sortie, terminus, tout le monde descend, manque de compétitivité, on fait mieux que vous ailleurs espèce de connard. Et mes années de boîte, et ben alors de quoi tu te plains, t’en as profité ton temps, place aux jeunes.

 

Donc le jeune, il voulait pour rien au monde aller à l’usine ; ce qui tombait plutôt bien puisque toutes les usines de par chez nous fermaient, les unes après les autres. Mon père, il s’est retrouvé bras cassés.

 

Quand j’étais minos, il a fallu faire avec : patates, nouilles, et même certains soirs, la ceinture à resserrer d’un cran. Des fringues de la charité. C’est dur pour un gamin d’enfiler les restes du futal d’un fils de toubib. Pas de marque, ou alors des contrefaçons qui font contrefaçon à dix kilomètres, et tant pis pour la frime devant les gonzesses. La honte, la première fille devant laquelle je me suis retrouvé à poils, elle a pas compris pourquoi je me dessapais si vite. Elle avait pourtant toujours entendu dire que les puceaux, ils avaient une pudeur à pas croire. Moi, j’échappais à la règle, je me dépoilais rapide, pour qu’elle voie pas les trous qui faisaient plein d’étoiles à mes sous-vêtements.

 

Le théâtre, c’est venu comme pour beaucoup, au lycée une prof de français qui le mercredi donne de son temps pour pas trop laisser en friche culturelle, elle pouvait pas savoir que ça aussi ça deviendrait une mode les friches culturelles, les filles et les gars des prolos. Avec elle je bossais bien, parce que j’étais amoureux d’elle. Elle expliquait Molière ou Racine, et ça me faisait bander. Alors forcément, j’ai fini par penser que le théâtre c’était bandant.

 

Je crois qu’elle m’aimait bien aussi. Sorties au théâtre, des trucs que je pigeais pas illico, parce que c’était pas le genre de la maison. Les théâtres, les musées et tout le bataclan, une autre culture, les potes ouvriers de mon père qui venaient taper le carton le dimanche, et puis pendant la grève juste avant la fermeture, les soirs à trouver l’issue de secours, quand ils se sont retrouvés dans l’impasse, les potes sont venus de moins en moins, certains ont déménagés, ceux qui ont bien voulu. Ceux qu’on aurait jamais pu déraciner sont restés là à vivoter.

 

La seule fois que j’ai vu pleurer mon père, c’était sur sa lettre de licenciement. La seule fois que mon père m’a embrassé, c’était mon bac ; il était fier. 

 

La prof, elle était venue voir mes parents, le soir d’une représentation au lycée, et malgré tout, ça leur a fait quelque chose que je joue Roméo, sans me planter dans un texte qu’ils se demandaient comment j’avais pu emmagasiner tout ça. Avec les filles du lycée qui me bavaient dessus, au point que j’aurai pu avoir autant de Juliette que je voulais. « Aurélien faut qu’il fasse des études… » qu’elle leur lance la prof. Mon père, il savait pas quoi dire. En plus à cette femme qui sentait bon et qu’était belle comme dans un film. « Ah bon… » tout juste ce qu’il répond. « …et il est doué pour le théâtre. Vous avez vu comme il a été applaudi. ». Alors mon vieux, il s’est fendu d’un deuxième « ah bon », et puis la prof est allée retrouver les gens de son monde.

 

Et ça me faisait rêver son monde, parce que, moi, je suis retourné me coucher dans notre gourbi, avec le robinet de l’évier qui fuit, et qu’empêche de dormir, avec la chambre que je partageai avec le petit frère. Lui, le robinet qui fuit, ça lui a donné la vocation ; il est devenu plombier.

 

Faire du théâtre, ça a été une façon pour moi d’aller dans l’autre monde, pas le mien. Des fois, je me sens pas bien, j’ai l’impression d’avoir trahi le monde de mes parents. Quand je vais voir ma mère, j’en reviens toujours avec le cœur serré, que j’en gerbe toutes les bonnes choses qu’elle m’a préparées.

 

Mon vieux, il est plus là. Un matin, il est allé voir un toubib, et le soir il était condamné. Un cancer, mais je pense que c’est le chagrin qui l’a tué.

 

Moi, j’ai rêvé de devenir un grand acteur, adulé des foules, comme quand j’avais joué Roméo, avec les copines qui m’attendaient, et à qui je filais des numéros d’ordre pour les baiser n’importe où : dans les chiottes du bahut, derrière les terrils, dans les vieilles usines en ruines mais jamais dans une chambre avec des draps blancs.

 

Ça s’est pas passé tout à fait comme ça. La course aux projets pour lesquels tu fais semblant de t’emballer pour être pris, alors que tu sais très bien que c’est pas encore pour ce coup-là. Tu finis par jouer dans la vie, par jouer ta vie, puisque tu t’exprimes tout étriqué sur la scène. Alors ce truc sur la citoyenneté, le métissage et la différence, un projet parmi d’autres. Des fois, je me dis qu’il faudrait que je me secoue. Des fois, je me dis qu’il faudrait que j’arrête de dire des conneries jusqu’à tôt, les lendemains matin.

 

Schuss j’avais besoin de parler.